Ce que Hervé préférait, dans le retour des beaux jours, c'est que ça lui offrait le terrain idéal pour lézarder et afficher enfin clairement sa nonchalance naturelle. Il allait se promener dans les parcs, et trouvait que c'était le comble du chic que de s'allonger et de s'accouder sur un seul bras, tête dans la main, une jambe allongée et l'autre mollement relevée. Si avec ça il avait la bonne idée de gober des raisins ou des tomates cerise, il était à deux doigts de se prendre pour un empereur romain. Dans tous les cas c'est toujours dans ces moments-là qu'il lui prenait de lâcher un : "ah, je suis comme un coq en pâte".
mercredi 28 mars 2012
mardi 27 mars 2012
Marielle
Marielle était toujours incapable de masquer ses moments de doute. Ca commençait par une petite amorce de torsion de la bouche, suivie parfois d'une légère morsure de la joue gauche, et puis alors, pour venir chapeauter le tout, toujours son index, qui venait tapoter la joue en question à deux, trois reprises. Quand ils s'asseyaient sur les marches de la place, le midi, avec leur petit bento, son collègue de déjeuner s'amusait souvent à lui rappeler qu'avec un autre look, ça aurait vite fait de lui donner un air de petite précieuse un peu énervante, mais que comme c'était Marielle, ça faisait seulement partie de son charme.

lundi 26 mars 2012
La maison de Victoria
Ca c'est la maison des rêves de Victoria telle qu'elle se l'imaginait quand elle avait huit ans. À cette époque-là, elle avait passé beaucoup de temps à décider s'il lui faudrait un arbre à gauche ou à droite de la maison, et s'il s'agirait d'un chêne, d'un tilleul ou d'un châtaignier. Le clocher d'église, c'était un incontournable, il fallait qu'elle puisse entendre les cloches sonner et le coq chanter à son réveil. Quand elle regardait son vieux dessin, elle n'arrivait même plus à savoir si finalement elle avait opté pour le chêne, le tilleul ou le châtaignier, parce que vingt ans plus tard, elle ne savait plus vraiment les différencier, et elle se demandait surtout comment elle avait pu omettre de dessiner au moins une boutique de vêtements à côté de l'église. Ce n'était pas grave, Victoria avait simplement changé.

dimanche 25 mars 2012
Saut de puce aux puces
Sur le stand des puces, c'était au moins cinq panneaux de ce genre, qui me faisaient de l'oeil. Celui-ci, je l'avais choisi en me disant que ça en jetterait le jour où je déciderais d'apprendre à jouer de la batterie. Au cas où je décide d'apprendre à en jouer. Je m'étais dit que ce serait franchement balèze de donner un nouveau sens au mot "batterie", puisque ce panneau, sur le stand des puces, il était entouré des panneaux-mots "lessiveuse", "engrais", "couveuse", et on comprenait assez vite qu'il venait plus d'un élevage de poules pondeuses en batterie que d'un studio de musique underground.

vendredi 23 mars 2012
Bertrand
À chaque fois que Bertrand essayait d'expliquer à son docteur qu'il avait la berlue s'il travaillait toute la journée sur son ordinateur, il avait l'impression de ne pas se faire tout à fait comprendre. Disons que son docteur ne mesurait pas l'ampleur de la situation quand il lui parlait des formes géométriques multicolores qui dansaient devant ses yeux. Un soir, Bertrand avait fini par s'installer sur son ordinateur à 23 h 59 et avait passé trois heures sur son logiciel de dessin à essayer de rendre compte de sa définition de la berlue. Ce soir-là, il avait eu la berlue comme jamais, mais c'est fier comme un coq qu'il avait le lendemain certifié à son docteur que c'était un mal pour un bien.

jeudi 22 mars 2012
Le lit de Lili
Lili, on peut dire qu'elle aimait voir chaque chose à sa place. Quand elle regardait son lit tout défait la couette en boule, elle savait que jamais elle ne pourrait se mettre au travail sur le bureau qui faisait front, même s'il était incroyablement bien rangé. Il fallait toujours que sur le lit, l'oreiller vert à pois bleus soit bien droit, et que le blanc à coeur bleu le chevauche légèrement décalé et toujours bien dodu. Elle n'était pas maniaque, elle soutenait simplement que tout ça n'était rien qu'un peu de feng shui.

mercredi 21 mars 2012
Ce jour-là, elle était tellement en avance à son rendez-vous qu'elle s'était dit qu'en descendant deux stations de métro plus tôt pour terminer le voyage à pied, elle arriverait à l'heure pile. Elle avait alors redécouvert un chemin qu'elle avait perdu l'habitude d'emprunter tous les jours, et s'était tout à coup trouvée bien bête d'avoir craché dans la soupe de cette manière Elle avait juré qu'on ne l'y reprendrait plus, et il lui avait semblé alors que même les bouches d'égouts l'y encourageaient.

mardi 20 mars 2012
Le salon de Bénédicte
Bénédicte, quand les gens lui rendaient visite, ils avaient toujours l'impression d'entrer dans un plateau de Cluedo en trois dimensions. C'était un dédale de pièces et couloirs tel qu'ils se demandaient vraiment si en poussant une porte ils n'allaient pas tomber sur le passage secret qui les ferait directement atterrir dans la bibliothèque. Il y avait dans le salon un tapis rouge sur lequel on imaginait bien Mademoiselle Rose avoir dansé une valse avec le Colonel Moutarde au grésillement du tourne-disque avant que les choses ne se gâtent entre eux...

lundi 19 mars 2012
Paloma
C'est le jour où Paloma s'était écriée complètement catastrophée au milieu de la cuisine : "Ciel ! J'ai trop cuit mes pâtes !", que ses amies en avaient conclu qu'elle avait vraiment dû être une grande tragédienne dans une vie antérieure, qu'elle vivait sa vie comme une pièce de Shakespeare. Ce jour-là, les pâtes à la carbonara étaient tout à fait délicieuses.

dimanche 18 mars 2012
Saut de puce aux puces
La madame qui m'avait vendu cette malle était bien embêtée de s'en séparer. Elle était une collectionneuse de malles et en possédait des dizaines, qu'elle érigeait en grandes colonnes dans sa grande maison. Elle racontait qu'elle avait trouvé certaines d'entre elles parfois très très loin de chez elle, qu'elles avaient bien voyagé, ces malles. Quand elle disait ça et qu'on regardait en même temps son emplacement de vide-grenier, c'était triste à voir, de trouver sous ses yeux le sol jonché de toutes ces malles, on ne comprenait pas pourquoi, alors. "C'est parce que je déménage, mes malles n'entreront jamais dans la boîte d'allumettes qui va me servir de maison". Je dois dire que j'avais trouvé ça un peu triste, et je lui avais assuré que sa petite malle serait entre de bonnes mains.

vendredi 16 mars 2012
Alice
Alice, on lui avait raconté un jour l'histoire d'un prince qui avait déplacé des montagnes pour aller sauver sa belle endormie dans un donjon après avoir perdu une pantoufle, et ça l'avait sacrément turlupinée pendant toute son enfance, jusqu'au jour où elle avait décidé d'aller vérifier par elle-même si cette histoire n'était pas qu'une vaste blague. Elle avait vite constaté sur place que non, définitivement, on ne déplaçait pas des montagnes comme ça.

jeudi 15 mars 2012
Capitaine
C'est assez fascinant de voir comment Capitaine continue d'étaler son capital séduction depuis les années 1980. Capitaine c'est un très vieux bonhomme de plastique à qui on ne s'est même pas embêté pour ajouter des bras et des jambes, et il a un tout petit trou dans son chapeau bleu. C'est un jouet pour le bain qui émet un petit bruit semblable à quelque chose entre "fiouuuu" et "fouiii" quand on le plonge dans l'eau verticalement et qu'on le ressort doucement. Tout ça c'est grâce au petit trou dans son chapeau. En gros c'est pas vraiment le futur. Pourtant Capitaine, il n'a pas besoin de marcher à piles, de parler, de clignoter dans le noir, d'être intergalactique et encore un tas d'autres technologies, pour faire fureur dans la baignoire. A l'heure du bain, il n'a jamais eu personne pour lui faire de l'ombre auprès des tout petits. Alors c'est pas demain la veille qu'on le traitera d'has been.

mercredi 14 mars 2012
Elles y tenaient dur comme fer, les girafes, à se déguiser en zèbres, mais elles avaient beau se caler consciencieusement dans les zébrures de l'ombre du hangar, elles se demandaient encore si elles étaient parfaitement convaincantes. Les éléphants avaient passé leur temps à répéter qu'elles pouvaient leur faire confiance, qu'elles étaient des zèbres plus vrais que nature, mais elles avaient comme un léger doute.

mardi 13 mars 2012
Gabriel
Ca c'est quand Gabriel décidait de prendre la pose j'ai-décidé-de-bouder. Comme chaque pose ne durait jamais plus de quinze minutes, il se disait que bon, même s'il préférait les poses joyeuses, dynamiques et alambiquées, il pouvait bien prendre sur lui et s'avachir un petit quart d'heure dans une pose pas très originale.

lundi 12 mars 2012
Orson
Du fin fond de sa banquise, Orson avait l'impression d'avoir toujours su que la Terre était ronde. Pour lui qui avait pourtant eu d'autres chats à fouetter que d'étudier les sciences, il trouvait que ça se voyait comme le museau au milieu de la figure. Il avait d'ailleurs beaucoup ri le jour où on lui avait appris que la question avait été classée sujet très légèrement sensible il y a quelques siècles de cela. Depuis son Pôle Nord, il s'était dit ce jour-là que sans mauvais jeu de mots, les chercheurs n'avaient pas inventé l'eau chaude de ce côté-là, et on avait eu beaucoup de mal à lui faire comprendre que les choses étaient quand même un peu plus compliquées qu'elles en avaient l'air...

dimanche 11 mars 2012
Saut de puce aux puces
Ces pots-là, je crois qu'on les trouvait en cadeau avec des paquets de lessive, ou quelque chose comme ça, à l'époque. Je les ai vus plusieurs fois se promener devant mes yeux sur des ventes aux enchères, du genre qui montait montait montait, et puis je les ai finalement achetés dans un vide-grenier à un papa qui me les tendait d'une main et essayait de l'autre de convaincre son petiot d'arrêter de brailler. Il semblait finalement presque énervé que je m'intéresse seulement à ses vulgaires pots aux pommes qu'il avait dû dégoter dans le grenier de sa grand-mère et sur lesquels il n'aurait vraiment pas pensé miser un kopeck, alors qu'il vendait quand même juste à côté de superbes statuettes de chats émaillés, et que ça, pour lui ça dépotait bien plus que des pots.

vendredi 9 mars 2012
Esther
De toutes les demoiselles qui étaient venues jouer les statues, c'était clairement Esther la plus stupéfiante. Toute nue, elle avait assez de grâce pour savoir s'habiller de l'attitude de la danseuse, une minute elle était fière et presque arrogante, la suivante elle se recroquevillait sur elle-même pour nous laisser quinze minutes de croquis de clown triste.

jeudi 8 mars 2012
Rose et Blandine
Rose et Blandine ruminaient toujours que les gens s'imaginent qu'elles passaient leur temps à regarder passer les trains. Parce que les trains ça ne les bottait pas plus que ça, en fin de compte, ce qui les intéressait, Rose et Blandine, c'était surtout de savoir si oui ou non leurs taches étaient phosphorescentes dans la nuit, ou bien si tout ça se passait seulement dans leur tête.

mercredi 7 mars 2012
Do Brasil
Les bracelets brésiliens j'avais presque oublié que ça existait, et quand j'en ai vu au poignet de la madame dans la pub Mango, l'information a commencé à monter lentement au cerveau mais ça n'avait pas encore fait tilt. Quand j'en ai vu un deuxième, puis un troisième, puis partout, je me suis mise à rêver la nuit. J'ai voulu ressortir mes horreurs d'il y a dix ans en me disant que je n'aurais jamais cru qu'un jour elles seraient So 2012. Alors je les ai ressorties et me suis dit non, décemment non, elles ne l'étaient pas. J'ai préféré me carapater vers la madame de la mercerie et racheter des fils. Le choc, il est venu quand elle m'a demandé quelles couleurs je voulais, que j'ai répondu euh, et qu'elle m'a ouvert son nuancier de toutes les couleurs du monde. Il en est sorti une espèce de gloubiboulga mais j'ai envie de croire qu'elle a admiré mon sens inné de l'association des couleurs...

mardi 6 mars 2012
lundi 5 mars 2012
Tonio
Tonio avait toujours martelé à qui l'entendait qu'il ne voulait rien savoir de ce qu'il avait bien pu se passer dans la jeunesse de sa mère, et que tout ce qu'il préférait retenir, c'était l'originalité que lui procuraient ses zébrures. Des comme lui il n'y en avait pas deux, et là-dessus il était certain de ne pas se tromper énormément.

dimanche 4 mars 2012
Saut de puce aux puces
Ce saut de puce-là date d'il y a tellement longtemps que je ne saurais plus dire si c'était un mois de mars ou de juin. Je n'avais en tout cas déjà plus l'âge de jouer aux petites voitures mais pas encore non plus celui d'avoir des enfants, alors le monsieur qui m'avait vendu le camion de Jean avait dû s'interroger un petit peu mais après tout l'essentiel c'était que quelqu'un le lui achète, son petit camion. Je ne l'ai jamais remisé au placard.

vendredi 2 mars 2012
Christelle
Christelle trouvait ça un tout petit peu fort de café que ses copines continuent à glousser en la traitant de poule mouillée alors qu'elle était quand même la seule poulette à avoir osé plonger dans le grand bassin. De fait elle était une poule, mouillée, mais une "poule mouillée", elle ne voulait pas entendre, ça non, alors elle avait fini par craquer en leur criant d'aller se faire cuire un oeuf, et sur le coup, elles s'étaient toutes un peu arrêtées avec la bouche en cul de poule.

jeudi 1 mars 2012
Vadim
Quand Vadim était un peu contrarié, il montait tout en haut de la colline pour laisser voir tout le monde de quel bois il se chauffe. Quand tout allait bien, il montait aussi sur la colline, mais c'était pour aller voir les mille couleurs des couchers de soleil. Au bout du compte, c'est toujours le renne qui tenait les rênes.

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